Extraits de Chine

C'est le moyen pour moi d'échanger sur la Chine, de faire partager mes voyages en Chine, des lectures sur la Chine, des analyses, des impressions, d'aller au-delà des peurs qu'inspire ce grand pays si entreprenant en essayant de comprendre ses propres craintes, ses propres défis mais aussi de pointer les questions qu'il soulève. Nous aurons peut-être ainsi l’occasion de faire un bout de chemin ensemble.

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Yunnan: les hommes du chemin de fer...

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Yunnan: les hommes du chemin de fer...

 

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Construit au début des années 1900 par la France, le chemin de fer qui relie Kunming, la capitale du Yunnan à la frontière vietnamienne (le Tonkin d'alors) offre un double symbole. Il permit tout d'abord à la France de figurer parmi les puissances occidentales désireuses de se partager le gâteau chinois. C'est alors la pleine époque, faut-il le rappeler, de la "politique de la canonnière" et du "dépeçage" de la Chine. La France, présente au Tonkin, convoite entre autres les richesses minières du Yunnan. Cette ligne de chemin de fer (qui a coûté aux contribuables français quelque cent millions de francs !) symbolise ensuite le haut niveau des ingénieurs français de l'époque. En effet, la ligne est une prouesse technique. Longue de 470 km, elle a nécessité la construction de 3422 ouvrages d'art, dont le célèbre viaduc de la Namty (photo). Cela eut un prix : plus de 12000  morts !

Voici, dans les lignes qui suivent, les principaux protagonistes de l'aventure yunnanaise...

 1- Jules Ferry

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Président du Conseil, Jules Ferry est renversé le 6 avril 1885 sous les cris "À bas le Tonkinois !". Il est à l'initiative de la guerre de 1883-1885 entre la France et la Chine. Jules Ferry exige l'évacuation par les troupes chinoise de tout le Tonkin et le versement d'une indemnité de 250 millions de francs. Il faut savoir que l'empire d'Annam, dont le Tonkin, fait partie, est placé depuis le XVe siècle sous la suzeraineté de l'empereur de Chine. Bien que mécontent du protectorat français au Tonkin, le Fils du Ciel accepte de retirer ses troupes mais refuse la demande d'indemnité. Le 13 juillet 1884, Paris adresse un ultimatum à Pékin. Suite à un nouveau refus, l'amiral Courbet bombarde Formose et impose le blocus du golfe de Petchili, ce qui entraîne la rupture des relations diplomatiques. La Chine et la France signeront le 9 juin 1985 le traité de Tianjin. L'Empire céleste des Qing reconnaît  "sans restriction" le protectorat français sur l'Annam et le Tonkin. L'article 7 du traité stipule que la France construira des routes dans le Tonkin et que des entreprises françaises seront consultées pour la construction d'un chemin de fer". 

2- Le marquis de Morès

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Le marquis de Morès a tenu compagnie au prince Henri d'Orléans lors d'un voyage au Tibet. C'est sa brochure (anonyme) Pour pénétrer en Chine (Senlis, 1890) qui va servir de bréviaire aux hommes politiques français soucieux de s'ouvrir les portes de la Chine du Sud-ouest. Il sollicite des fonds pour la construction d'un chemin de fer qui serait "la suture de ces deux fractions annexes de l'Indochine et la Chine".

3- Paul Bert

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Nommé premier résident général au Tonkin en 1886, Paul Bert veut mener une politique d'ouverture envers les autochtones et préfère l'influence à la force, ce qui lui vaut l'hostilité des colons. Au haut Tonkin, des bandes - Pavillons noirs et pirates - tiennent la montagne. La province chinoise du Yunnan leur sert de refuge. Paul Bert n'aura pas le temps d'en venir à bout. Il meurt en 1886 à Hanoi. 

4- Eugène Etienne

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Eugène Etienne succède à Paul Bert comme résident général du Tonkin. Avec lui, les préoccupations économiques prennent nettement le pas sur les prétextes humanitaire (civiliser) et politiques (maintenir la grandeur de la France)

5- Gabriel Hanotaux

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En tant que ministre des affaires étrangères, Gabriel Hanotaux traite de la convention du 19 juin 1895 dont l'article 5 stipule : "Il est convenu que des voies ferrées, soit déjà existantes, soit projetées en Annam, pourront, après entente commune et dans des conditions à définir, être prolongées en territoire chinois". Revenu aux affaires en 1897, il réclame "une concession définitive" d'une ligne de chemin de fer entre Yunnan-fu et la frontière du Tonkin, accordée le 10 avril 1898 par le gouvernement chinois (c'est l'époque du réformateur Kang Yeou-wei) qui offre le terrain "pour la voie et les dépendances". Il est alors précisé que le tracé est à l'étude et que le tracé définitif sera fixé ultérieurement "d'accord avec les deux gouvernements". En juin 1898, Théophile Delcassé lui succède. 

6- Auguste François

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Premier consul général du Yunnan où il réside de 1900 à 1904, Auguste François est assiégé en 1900, en compagnie de vingt-et-un Européens, à Yunnan-fu, l'ancien nom de Kunming, alors que la révolte des Boxers contre les "Barbares" occidentaux fait rage principalement dans la région de Pékin. Sa mission principale est de faire en sorte que le projet de chemin de fer avance. Avec un délégué impérial, il reconnaît, à cheval ou à pied, le tracé du chemin de fer "afin de remettre aux ingénieurs le terrain sur lequel ils doivent placer leurs rails. Ce terrain se trouve le plus souvent au fond de crevasses et de gorges, où pour le moment on ne parvient que descendu au bout de cordes. Seuls les singes s'y meuvent avec quelque aisance", écrit-il. Il confie : " Trouver une telle nature, vierge encore de voies ferrées, de poteaux et de fils télégraphiques, est un enivrement". Pour lui, l'accès de la France à la Chine doit se faire de manière pacifique. Pour éviter d'entrer en conflit avec les mandarins, son attitude consiste à "toujours montrer ses armes pour ne pas avoir à les utiliser". La conquête du Yunnan ne peut se faire que "par des procédés économiques". Les sociétés secrètes, selon lui, attisent la méfiance et l'hostilité de la population et des mandarins. Il déteste le gouverneur de l'Indochine, Paul Doumer, qu'il soupçonne de vouloir forcer les choses en trouvant tous les prétextes pour intervenir militairement en Chine.

7-  Le personnel engagé pour construire la voie ferrée 

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67000 employés participèrent à la construction de la voie ferrée. 12000 périrent, dont 80 ingénieurs, en raison de la dureté du climat et des conditions de travail mais aussi des révoltes de coolies, des fauves et des maladies... Les Chinois estiment plutôt à 50 à 60000 (chiffre cité au Musée du train de Kunming) le nombre de victimes en comptant les nombreuses entreprises sous-traitantes qui engageaient les coolies à la journée... 

8- Georges-Auguste Marbotte

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Georges Auguste Marbotte est engagé comme comptable en septembre 1903 par l'entreprise française Waligorski qui opère sur le projet de voie ferrée. Elle apprécie les qualités de ses photographies et lui donne toutes les facilités pour prendre des clichés. En 1906, il est employé par l'entreprise dirigée par Noël Bazzolo avec qui il se lie d'amitié. On lui doit de très belles photographies de la voie en construction, présentées par le musée Guimet en février 2015 à Paris à l'occasion de l'exposition "Un chemin de fer pour le Yunnan". Les clichés ont été légués au musée en 2014 (lire aussi dans ce blog le billet intitulé " Un train pour le Yunnan").

9- Le vice-roi du Yunnan

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Le 31 mars 1910, lors de l'inauguration de la voie ferrée, le vice-roi du Yunnan, cité par Auguste François dans Le mandarin blanc, déclare: " La ligne merveilleuse nous ouvre l'horizon étincelant comme la foudre au bord des nuages..."

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Extrait (p.59-65)
 1969 dans un recoin au fond de la cité de la Poussière rouge, le soir tombait dans la joyeuse effervescence des combats de grillons. On apportait son pot à grillon en terre cuite, et on s'accroupissait en cercle pour regarder les insectes se battre. Après une bataille acharnée, le grillon vainqueur chantait en grattant ses ailes au milieu du pot, tandis que le vaincu tournait en rond et essayait de s'échapper. Les propriétaires des bestioles 
J'allais à l'école primaire, et même si je restais littéralement collé des heures à ce recoin de la Poussière rouge, j'étais trop jeune pour avoir un grillon. Aucune chance que mes parents me permettent d'aller en capturer un dans les faubourgs. Ils n'aimaient pas ces combats parce qu'on y pariait, mais ils acceptaient que j'y assiste: au moins, je restais dans la cité. 
Un soir de cet été-là, Cousin Min m'a fait cadeau d'un grillon qu'il avait attrapé dans un cimetière de Qingpu. Il l'avait appelé Grand Général. Il n'était pas très grand mais très noir, ses mandibules gigantesques occupaient le tiers de sa tête, elles luisaien
J'ai demandé à Min pourquoi il avait voulu me le donner. "Je n'ai pas le temps. Nous devons nous battre pour le président Mao." C'était la quatrième année de la Révolution culturelle. Le vieux système de gouvernement s'était effondré, les Gardes rouges avaient pris le pouvoir, et leurs intérêts divergeaient. Chaque faction se disait loyale au président Mao et dénonçait la trahison des autres. Les différentes organisations s'étaient affrontées d'abord avec des mots, ensuite avec des pierres ou des couteaux et finalement avec des fusils.
Je n'y comprenais pas grand-chose et ça ne m'intéressait pas. Mais c'était la première fois que je possédais un grillon. Quel prestige d'avoir un tel trésor ! Les gens me parlaient comme à un égal, parfois, ils faisaient tout pour être gentils, notamment quand ils voulaient que mon Grand Général se batte contre leurs grillons. J'ai acquis beaucoup de connaissances concernant ces combats. Par exemple comment choisir sa nourriture, faire un abri provisoire en bambou pour l'aiguillonner et garder le pot au chaud par temps froid...
Le Grand Général a fait de la cité un monde nouveau pour moi. Ayant absorbé l'énergie infernale du cimetière, il attaquait ses adversaires comme un diable: il arrachait les pattes, fendait les mâchoires, et ouvrait les ventres dans l'arène pourpre du pot de terre. 
Le premier jour où je l'ai fait combattre, il a vaincu cinq grillons à la suite, battant le record de la Poussière rouge. Et il recueillait toujours beaucoup d'applaudissements -moi aussi- avec ses mandibules qui luisaient au soleil et ses belles ailes. Il avait sous l'aile gauche un petit point orange qui ressemblait au grain de beauté sur le menton du président Mao mais je savais qu'il valait mieux ne pas en parler aux autres. [...]
Bientôt , après avoir soumis tous ses rivaux de la Poussière rouge, il a défié  hors du quartier d'autres grillons renommés. Sa réputation s'est répandue partout. Un illustre vétéran de ce type de combat est venu du district de Yangpu pour le voir. 
Naturellement, j'étais impatient de raconter ces victoires à Min, mais chez lui, Tante Xiuxiu m'a dit qu'il devait rester dans son école. Le quartier général de son organisation de Gardes rouges, "Orage révolutionnaire", était attaqué par l'organisation rivale, "Chassons les tigres et les léopards", qui bénéficiait du soutien d'une organisation rebelle de la police locale. J'ai demandé à Tante Xiuxiu de dire à Min que le Grand Général se battait de façon admirable.
Le lendemain cependant, le Grand Général a perdu face à un grillon inconnu sorti d'une boîte de bambou, autant dire un grillon de troisième catégorie. C'était totalement inexplicable.
Comme dit le proverbe, "c'est courant pour un général d'être vainqueur ou vaincu". Pour la plupart, les grillons pouvaient reprendre le combat en une ou deux heures, mais ce n'était pas le cas de mon général. J'avais beau essayer de le titiller, avec la baguette de jonc, il refusait de combattre de nouveau. Honteux et surpris, je le voyais s'éloigner simplement de tout adversaire sans même montrer ses mandibules. S'il était coincé, il sautait du pot de terre cuite comme un pauvre couard. 
Le Grand Général  n'a pas tardé à se fait huer par tous les propriétaires de grillons. Et je suis redevenu un gamin insignifiant. Peu d'adultes me parlaient encore dans la cité. Désespéré, j'ai consulté un gourou des grillons qui m'a donné plusieurs conseils. Suivant ses indications, j'ai d'abord essayé de l'affamer [...] mais ça n'a pas marché. J'ai continué avec l'expérience du régime au poivre rouge.[...] Finalement j'ai eu recours à la technique de la "résurrection". J'ai noyé le grillon dans un bol d'eau et je l'ai mis à sécher au soleil jusqu'à ce qu'il revienne petit à petit à la vie. [...] Pendant que j'étais penché sur le grillon en train de ressusciter, Tante Xiuxiu est venue me chercher. Elle s'inquiétait pour Min. Son école était encerclée par "Chassons les tigres et les léopards" et le téléphone était coupé. Min résistait toujours dans le quartier général avec plusieurs de ses camarades. Elle n'avait pas de nouvelles de lui depuis plusieurs jours. Je l'ai rassurée de mon mieux avant de courir au combat de grillons prévu dans l'après-midi.
Après sa dernière résurrection, le Grand Général  ne manifestait toujours aucun  esprit combatif. En dernier recours, je l'ai lancé en l'air. D'après mon gourou, c'était un traitement de choc dont les effets étaient les mêmes que ceux de la résurrection, visant à transformer par la commotion une tête de lâche en casque guerrier. J'ai été étonné de voir le Grand Général s'échapper à nouveau hors du pot. Dans ma hâte de le recouvrir avec ma main, je lui ai cassé un petit bout de patte.
"Maintenant, il est vraiment en colère", a constaté mon gourou. Le Grand Général  s'est en effet mis à cogner son adversaire avec une puissance phénoménale, lui coupant la moitié de la tête dès le premier round. Il a arraché une patte d'un deuxième ennemi, et cassé la mâchoire d'un troisième dans le même pot. Les applaudissements ont éclaté tout autour, mais je commençais à m'inquiéter. Le Grand Général  était désavantagé. Des jours de jeûne , le régime au poivre et le traitement de la résurrection, tout ça allait peser lourd. Lors de l'engagement contre le Diable Noir, son cinquième adversaire, le Grand Général a titubé. L'une de ses pattes, brisée, saignait sans doute déjà sans qu'on le voie. Bien que boiteux, il s'obstinait à tenir bon. J'étais sur le point d'abandonner pour le bien de mon grillon, mais c'était contraire au règlement. Leurs mandibules se sont encastrées, le Diable a retourné le Grand Général sur le dos. Avant qu'il ne se relève, il lui a planté les mandibules dans le ventre. Au moment de rendre son dernier soupir, le Grand Général  a ouvert et fermé la bouche dans un mouvement convulsif en tentant courageusement d'attaquer. 
Ce soir-là, un pot vide à la main, seul dans un coin, j'ai pleuré en croyant la petite tache noire inerte dans le soleil couchant.
Quelques heures plus tard, j'ai appris que Min avait été tué au cours d'un assaut de "Chassons les tigres et les léopards". Face à des forces supérieures en nombre, il avait été le dernier à tomber et s'était battu jusqu'au bout, armé d'un couperet. Eviscéré, il serrait encore dans sa main mutilée les "Citations du président Mao Zedong" à couverture rouge...Combats de grillons et Révolution culturelle
L'écrivain chinois Qiu Xiaolong est né à Shanghaï en 1953. Lors des événements de Tian'anmen, il décide de s'installer aux Etats-Unis. Il y écrit notamment la Cité de la Poussière rouge. Avec ces nouvelles inspirées du quartier où il a grandi, Qiu Xiaolong fait parler les habitants de la cité qui aiment se réunir pour leur "conversation du soir" ... Ils livrent un panorama de la Chine plein d'humour, de justesse et de lucidité. Un dimanche ordinaire à Kunming
C'était un dimanche ordinaire ce 13 mars à Kunming, capitale de la province chinoise du Yunnan. Agglutinés dans les squares, les "anciens", tassés sur leurs petites chaises pliables - les femmes portant chapeaux de couleur aux volants généreux, les hommes arborant casquettes enfoncées jusqu'aux oreilles - étaient réunis là, comme chaque dimanche, pour profiter de la douceur du jour, mais surtout pour écouter leurs orchestres favoris. Les joueurs de  erhu (二胡), ce petit violon à deux cordes frottées, accompagnaient des duos homme-femme se donnant la répartie dans un 
 
Extrait (p.59-65)
L'été 1969 dans un recoin au fond de la cité de la Poussière rouge, le soir tombait dans la joyeuse effervescence des combats de grillons. On apportait son pot à grillon en terre cuite, et on s'accroupissait en cercle pour regarder les insectes se battre. Après une bataille acharnée, le grillon vainqueur chantait en grattant ses ailes au milieu du pot, tandis que le vaincu tournait en rond et essayait de s'échapper. Les propriétaires des bestioles et les spectateurs criaient des encouragements et des menaces, comme si le destin du monde dépendait de l'issue du combat dans le pot. 
J'allais à l'école primaire, et même si je restais littéralement collé des heures à ce recoin de la Poussière rouge, j'étais trop jeune pour avoir un grillon. Aucune chance que mes parents me permettent d'aller en capturer un dans les faubourgs. Ils n'aimaient pas ces combats parce qu'on y pariait, mais ils acceptaient que j'y assiste: au moins, je restais dans la cité. 
 
J'ai demandé à Min pourquoi il avait voulu me le donner. "Je n'ai pas le temps. Nous devons nous battre pour le président Mao." C'était la quatrième année de la Révolution culturelle. Le vieux système de gouvernement s'était effondré, les Gardes rouges avaient pris le pouvoir, et leurs intérêts divergeaient. Chaque faction se disait loyale au président Mao et dénonçait la trahison des autres. Les différentes organisations s'étaient affrontées d'abord avec des mots, ensuite avec des pierres ou des couteaux et finalement avec des fusils.
Je n'y comprenais pas grand-chose et ça ne m'intéressait pas. Mais c'était la première fois que je possédais un grillon. Quel prestige d'avoir un tel trésor ! Les gens me parlaient comme à un égal, parfois, ils faisaient tout pour être gentils, notamment quand ils voulaient que mon Grand Général se batte contre leurs grillons. J'ai acquis beaucoup de connaissances concernant ces combats. Par exemple comment choisir sa nourriture, faire un abri provisoire en bambou pour l'aiguillonner et garder le pot au chaud par temps froid...
Le Grand Général a fait de la cité un monde nouveau pour moi. Ayant absorbé l'énergie infernale du cimetière, il attaquait ses adversaires comme un diable: il arrachait les pattes, fendait les mâchoires, et ouvrait les ventres dans l'arène pourpre du pot de terre. 
Le premier jour où je l'ai fait combattre, il a vaincu cinq grillons à la suite, battant le record de la Poussière rouge. Et il recueillait toujours beaucoup d'applaudissements -moi aussi- avec ses mandibules qui luisaient au soleil et ses belles ailes. Il avait sous l'aile gauche un petit point orange qui ressemblait au grain de beauté sur le menton du président Mao mais je savais qu'il valait mieux ne pas en parler aux autres. [...]
Bientôt , après avoir soumis tous ses rivaux de la Poussière rouge, il a défié  hors du quartier d'autres grillons renommés. Sa réputation s'est répandue partout. Un illustre vétéran de ce type de combat est venu du district de Yangpu pour le voir. 
Naturellement, j'étais impatient de raconter ces victoires à Min, mais chez lui, Tante Xiuxiu m'a dit qu'il devait rester dans son école. Le quartier général de son organisation de Gardes rouges, "Orage révolutionnaire", était attaqué par l'organisation rivale, "Chassons les tigres et les léopards", qui bénéficiait du soutien d'une organisation rebelle de la police locale. J'ai demandé à Tante Xiuxiu de dire à Min que le Grand Général se battait de façon admirable.
Le lendemain cependant, le Grand Général a perdu face à un grillon inconnu sorti d'une boîte de bambou, autant dire un grillon de troisième catégorie. C'était totalement inexplicable.
Comme dit le proverbe, "c'est courant pour un général d'être vainqueur ou vaincu". Pour la plupart, les grillons pouvaient reprendre le combat en une ou deux heures, mais ce n'était pas le cas de mon général. J'avais beau essayer de le titiller, avec la baguette de jonc, il refusait de combattre de nouveau. Honteux et surpris, je le voyais s'éloigner simplement de tout adversaire sans même montrer ses mandibules. S'il était coincé, il sautait du pot de terre cuite comme un pauvre couard. 
Le Grand Général  n'a pas tardé à se fait huer par tous les propriétaires de grillons. Et je suis redevenu un gamin insignifiant. Peu d'adultes me parlaient encore dans la cité. Désespéré, j'ai consulté un gourou des grillons qui m'a donné plusieurs conseils. Suivant ses indications, j'ai d'abord essayé de l'affamer [...] mais ça n'a pas marché. J'ai continué avec l'expérience du régime au poivre rouge.[...] Finalement j'ai eu recours à la technique de la "résurrection". J'ai noyé le grillon dans un bol d'eau et je l'ai mis à sécher au soleil jusqu'à ce qu'il revienne petit à petit à la vie. [...] Pendant que j'étais penché sur le grillon en train de ressusciter, Tante Xiuxiu est venue me chercher. Elle s'inquiétait pour Min. Son école était encerclée par "Chassons les tigres et les léopards" et le téléphone était coupé. Min résistait toujours dans le quartier général avec plusieurs de ses camarades. Elle n'avait pas de nouvelles de lui depuis plusieurs jours. Je l'ai rassurée de mon mieux avant de courir au combat de grillons prévu dans l'après-midi.
Après sa dernière résurrection, le Grand Général  ne manifestait touj

 

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Mots clés: Diplomatie Histoire Yunnan
Venue en Chine en 2012 rendre une trop courte visite à mon fils, j’ai mesuré à quel point ma vision de ce pays était biaisée par des partis pris, des représentations d’un autre âge...
Depuis, je m’informe sur ce vaste et grand pays avec lequel nous avons à composer pour construire le monde de demain dans le respect de nos différences et de nos intérêts.


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Invité mercredi, 21 février 2018

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